Le Pouvoir de la Mère

Dernière mise à jour : mars 29


©Jacque Njeri


« Dans cet article, je vais aborder une thématique complexe et récurrente au sein des communautés kamites (noires), il s’agit du Pouvoir de la Mère dans sa polarité négative. Je tiens à préciser que cette problématique est aussi présente dans d’autres communautés, mais moi je m’intéresse spécifiquement aux Peuples-Nations Kamites, aux répercussions de l’esclavage, colonisation sur les nôtres et plus particulièrement sur la relation parent-enfant qui n’est plus celle qu’elle était avant l’invasion coloniale. Je vais me concentrer plus particulièrement sur la Mère. Je vais illustrer mon propos en vous dévoilant comment ma relation conflictuelle avec ma mère a profondément affecté la construction identitaire de ma personne ainsi que ma féminité, comment j’ai réussi à comprendre le mécanisme qui a enclenché ce déséquilibre et la façon dont je suis parvenu-e à faire preuve de résilience. Cet article est complémentaire à l’article intitulé La Symbolique du Père, des Géniteurs ou des Génies. »


MISE EN CONTEXTE

Il était important pour moi d'aborder ce sujet sous l'angle du ressenti d'un enfant vis-à-vis de sa mère et d'inclure deux femmes kamites dans la rédaction de cet article. Il s'agit entre autres de Idil O. Kalif, éminente sociologue, chargée de projet et accompagnatrice hors milieu scolaire que j'ai rencontré à la Saison VII (2017) à Mémoires d'Encrier lors du passage de Felwin Sarr à Tiohtià:ke (Montréal) et de Jennifer Sidney, brillante autrice-poétesse que j'ai rencontrée à l'occasion de la présentation de sa première pièce de théâtre à la Saison VIII (2018). J'ai voulu qu'elles participent à la rédaction de cet article en raison de la relation qu'elles entretiennent avec leur mère, leurs histoires faisant ainsi écho à la mienne.



KUGARUKA

Kugaruka, 01 Novembre 2019 ©Odile Silva


Vie Intra-Utérine

Lorsque ma mère m’a confié la problématique liée à l’absence physique et affective de mon père, elle m’a également mentionné que lorsqu’elle lui a annoncé qu’elle était enceinte, il lui a explicitement demandé de m’avorter. Cette demande d’avortement a été un des éléments constituant la seconde blessure de ma mère dans sa relation avec mon père, la première étant celle d’avoir été dans l’incapacité d’être en couple avec lui. Cette formulation a participé à mon rejet parce qu’il me percevait comme un fardeau dont il ne voulait pas s’occuper. Ce rejet de ma personne a été ressenti par elle comme une trahison. La traîtrise étant associée à de sombres émotions que sont la tristesse, la déception, le sentiment d’abandon, la colère et le désespoir. Toutes ces émotions se sont manifestées chez ma mère durant sa grossesse à un moment où elle était la plus vulnérable. Une femme enceinte a besoin de support physique, psychique, matériel et spirituel. La mère doit être entourée par de bonnes vibrations et ne doit subir aucune contrariété. Dans mon cas de figure, certains critères fondamentaux n’ont pas été pris en considération. Ayant intégré cette trahison et sachant que l’enfant ressent toutes les émotions de sa mère et expérimente tout ce qu’elle expérimente, ma conscience, mon inconscient et mon subconscient ont intégré ces instants douloureux.


Femmes

J'ai grandi à Yahmessou [Côte d'Ivoire], l'un des pré carrés par excellence du néo-colonialisme français, avec deux femmes ma mère et ma sœur toutes les deux originaires du Uburundi (Burundi). Ma mère savait pertinemment qu'elle était dans un contexte de survie parce qu'elle devait élever deux enfants, sans les pères de ses enfants, qu’elle avait à sa charge et sans sa famille pour l'épauler. Elle savait aussi que nous étions sa plus grande richesse et c'est en nous qu'elle a décidé de miser. Ayant conscience que l'éducation est l'une des clés fondamentales permettant de réussir sa vie, ma mère a investi en nous en s'assurant que nous fassions des écoles privées afin d'être très bien encadrés et recevoir un enseignement de haute qualité. Nous n'étions pas riches, loin de là, cela ne l'empêchait pas de croire que ses enfants étaient, et sont toujours, sa plus belle réussite et que toutes les souffrances qu'elle a enduré, elle parviendrait à les surmonter avec nous parce qu'elle se reconnaîtrait dans nos réussites respectives. Elle était convaincue que si nous fréquentions les écoles publiques, la qualité de l'enseignement que nous aurions reçu serait de qualité passable voire médiocre notamment en raison des grèves qui sont légions dans le système scolaire Yahmessou et qui sont exacerbées lorsque les périodes électorales approchent. Ma sœur a fait les bancs scolaires de Notre-Dame, une école réservée aux filles à l’époque, et réputée pour sa rigueur et son excellence au même titre que Saint-Paul, l’école que j’ai fréquenté, une école primaire réservée aux garçons avant qu’elle ne devienne mixte. Les deux établissements sont situés dans le quartier des affaires de la ville d'Abidjan, le Plateau. Ma mère savait que ses opportunités de réussite à Yahmessou étaient infimes parce qu'elle était une étrangère dans un pays qui n'était pas le sien, une femme célibataire avec deux enfants et qui ne travaillait pas sur une base régulière. Intelligente, vigilante, consciencieuse et déterminée ma mère préparait de façon minutieuse dans le plus grand des secrets notre départ pour le Canada lui permettant ainsi d'assurer une meilleure vie autant pour elle que ses enfants. Je suis profondément reconnaissant-e envers elle pour avoir tenu à miser sur notre éducation pour que nous soyons des personnes instruites afin d'exceller dans nos entreprises respectives. Je la remercie aussi de nous avoir permis de changer de zone géographique afin d'avoir de nouveaux horizons afin d’éviter que nos vies s’étiolent à Yahmessou et ne soient saturées. Ma mère, ma grande protectrice a été guidée par sa force de caractère dont j'ai hérité, sa volonté inébranlable de voir rayonner ses enfants et par sa conviction que Imana (Être Suprême en Kirundi/Kinyarwanda) et nos ancêtres étaient avec nous dans sa quête du bonheur.


Mère-Enfant (Fils & Fille)

Mes premiers conflits avec ma mère ont commencé dès l'enfance. Elle me racontait par moment que j'étais un enfant difficile (allez savoir pourquoi) et que j'étais réfractaire à ce qu'elle voulait me transmettre. Étant donné qu'elle n'était pas prédisposée à l'écoute active, elle n'était pas en mesure de comprendre l'enfant récalcitrant que j'étais, un enfant qui voulait suivre sa propre voie sans égard à la voie qu'elle voulait que je suive selon sa vision de la réussite. Elle voyait le petit garçon par qui elle devait subir les humiliations téléphoniques répétées de mon père qui lui en voulait de m'avoir garder. Consciemment et inconsciemment, elle me faisait resssentir toute cette amertume sur l'enfant que j'étais d'autant plus qu'elle me disait assez souvent d’ailleurs que je ressemblais à mon père, l'homme qui la faisait souffrir. Notre relation mère-enfant a pris un tournant considérable lorsqu'elle a découvert que je suis une Personne Intermédiaire (Cliquez sur le lien). Imaginez-vous ce qu'elle pouvait ressentir vis-à-vis d'elle même d'avoir un enfant qu'elle aimait tant, qu'elle voulait absolument garder malgré la réticence du père et de savoir qu'il n'est pas comme les autres garçons. Elle devait sans doute se dire qu'elle serait la risée du quartier pour avoir eu un enfant comme moi et que mon père aurait eu raison d'elle en lui rappelant le fait d'avoir eu un enfant hors-norme. Elle faisait son possible pour effacer cette féminité qu'elle avait en horreur quand bien même elle m'aimait de tout son cœur, cela ne l'a pas empêché de me lancer des phrases assassines dont j'en garde encore le souvenir. Elle ne se rendait pas compte qu'en voulant briser ce Féminin Sacré et me rendre masculin à sa façon, elle cassait par la même occasion mes rêves de grandeur et toute volonté émancipatrice qui serait contraire à l'image qu'elle se faisait de moi dans le futur. Notre relation s'est considérablement détériorée au fur à mesure que je prenais de l'âge et que je devenais conscient-e de mon essence kamite, de la spritualité de mes ancêtres, de la falsification de notre histoire par les Visages Pâles, des traumatises reliés à l'esclavage/au colonialisme, des lourdes séquelles imprégnées dans l'ADN des Peuples-Nations Kamites, du rôle capital des Femmes et des Personnes Intermédiaires dans nos sociétés. Comment pouvait-elle se reconnaître en moi ? Sachant qu'elle est une fervente chrétienne-catholique avec une profonde vénération pour la Vierge Marie le tout combiné à un endoctrinement colonial principalement belge. Je sais que son amour pour moi est puissant, que cet amour vibre au son de notre langue le Kirundi et que l'intention avec laquelle elle prie est de faire en sorte que je sois dans la Lumière du Cosmos du Divin m’accordant ainsi le droit sans le savoir d’être autant son fils que sa fille et d’officier désormais comme l’Enfant de Résurgence (Cliquez sur le lien)



IDIL O. KALIF

Idil O. Kalif, 05 Décembre 2020 ©Noire Mouliom